BRICS à New Delhi : pourquoi Saint-Domingue en parle et Port-au-Prince se tait
BRICS à New Delhi : pourquoi Saint-Domingue en parle et Port-au-Prince se tait?
par Gregory Remarais - septembre 2026
Le 13 septembre 2026, le rideau est tombé sur la 18e édition du sommet des BRICS, accueilli pour la première fois par l'Inde à New Delhi. Onze pays membres, dix pays partenaires, et un bloc qui pèse désormais près de la moitié de la population mondiale et environ 40 % du PIB planétaire. Un événement qui aurait dû faire la une partout où l'actualité internationale compte. Partout, sauf sur une bonne partie de l'île d'Haïti.
Des deux côtés de la frontière qui coupe Quisqueya en deux, le contraste est frappant. Pendant que les journaux dominicains multipliaient les reportages sur les enjeux de la rencontre, la presse haïtienne, elle, est restée quasiment muette. Décryptage.
Ce que la presse dominicaine a raconté
Les médias de la République Dominicaine, à commencer par Diario Libre, ont suivi le sommet avec une attention soutenue, publiant plusieurs articles dans les jours précédant et pendant la rencontre. Le portail Ciudad Oriental, basé à San Pedro de Macorís, a lui aussi couvert l'ouverture de la cumbre, signe que l'intérêt ne se limite pas à la capitale Santo Domingo. Le récit qui s'en dégage est celui d'un bloc qui affirme sa cohésion malgré les tensions : la guerre au Moyen-Orient qui plane sur les discussions, les droits de douane brandis par Washington contre les pays jugés trop proches des BRICS, et un Narendra Modi qui joue les équilibristes en recevant tour à tour Vladimir Poutine, le président iranien Masoud Pezeshkian et Xi Jinping, venu en Inde pour la première fois en sept ans. On trouve aussi des titres comme ceux d'El Nacional et d'El Nuevo Diario qui soulignent le rôle revendiqué par le président chinois Xi Jinping pour « forger la paix au Moyen-Orient ».
La presse dominicaine a aussi mis en avant la dimension économique du sommet : la volonté du bloc de renforcer les paiements en monnaies nationales, de rapprocher les monnaies numériques des banques centrales membres, et de réduire la dépendance au dollar. Une couverture factuelle, contextualisée, qui replace l'événement dans le grand jeu géopolitique mondial — exactement le traitement qu'on attend d'une rédaction qui prend au sérieux les affaires internationales.
Le silence haïtien
De l'autre côté de la frontière, c'est le calme plat. Une recherche dans les archives récentes des principaux titres haïtiens ne fait remonter, à ce jour, aucune couverture dédiée au sommet de New Delhi. Pas d'analyse, pas de dépêche, pas même un entrefilet reprenant les grandes lignes de la déclaration finale. Le contraste avec la ferveur dominicaine est presque gênant.
L'absence remarquée du Brésil sur la photo de famille
Un détail a beaucoup circulé autour du sommet : l'absence du président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva sur la photo de clôture, alors que le Brésil est l'un des cinq pays fondateurs du groupe. La raison n'a rien de mystérieux ni de diplomatique : la présidentielle brésilienne se tient début octobre 2026, et Lula a choisi de rester au pays pour battre campagne dans le sud du Brésil plutôt que de traverser la planète. C'est son ministre des Affaires étrangères, Mauro Vieira, qui a représenté Brasilia à New Delhi. Une image générée par intelligence artificielle, montrant à tort Lula aux côtés de Poutine, Modi et Xi Jinping, a d'ailleurs brièvement circulé sur les réseaux avant d'être démentie — preuve, s'il en fallait, que son absence a suffisamment marqué les esprits pour susciter de la désinformation.
Pourquoi ce silence haïtien ?
Comment expliquer qu'un groupe de pays qui représente plus de la moitié de l'humanité et près de la moitié de la richesse mondiale passe totalement sous le radar d'une presse pourtant réputée vigilante sur les grands enjeux internationaux ? Plusieurs pistes méritent d'être posées, sans prétendre les trancher.
D'abord, une question de priorités. La rédaction haïtienne vit au rythme de l'insécurité, de la crise politique et de la transition institutionnelle. Dans ce contexte de survie quotidienne, un sommet économique tenu à des milliers de kilomètres peine à trouver sa place dans le sommaire.
Ensuite, une question d'orientation diplomatique historique. Haïti a construit l'essentiel de ses relations internationales autour de Washington, de Paris, du Canada et des institutions multilatérales occidentales — ONU, OEA, CARICOM. Les BRICS, portés par la Chine, la Russie et une coalition du Sud global, restent un angle mort de la diplomatie haïtienne, et donc du radar journalistique national.
Il y a enfin une question de moyens. Une couverture internationale sérieuse suppose des abonnements aux grandes agences, des correspondants ou, à défaut, du temps rédactionnel dédié à l'analyse géopolitique. Face à des rédactions exsangues, contraintes de courir après l'actualité sécuritaire immédiate, ce luxe n'est pas toujours à portée.
La République Dominicaine, elle, a fait un choix inverse depuis longtemps : positionner son économie et sa diplomatie dans les grands courants mondiaux, ce qui se traduit naturellement par une presse qui suit de près ce qui se joue à New Delhi, à Rio ou à Pékin.
Une diplomatie à deux vitesses
Ce contraste médiatique n'est que le reflet d'un contraste diplomatique plus ancien et plus structurel. Depuis 2018, Saint-Domingue a rompu ses 77 années de relations avec Taïwan pour établir des liens diplomatiques officiels avec la République populaire de Chine, tout en conservant et en approfondissant son partenariat historique avec Washington. Un pari d'équilibriste assumé : la République Dominicaine cultive à la fois ses liens économiques et militaires avec les États-Unis et son ouverture commerciale croissante à la Chine, sans se sentir obligée de choisir entre les deux.
Haïti, à l'inverse, reste l'un des douze derniers alliés diplomatiques de Taïwan dans le monde — une relation vieille de sept décennies, célébrée en grande pompe à Port-au-Prince en avril dernier. Officiellement, Haïti invoque la continuité historique et l'amitié entre les deux peuples. Mais dans les coulisses, l'argument qui revient le plus souvent est tout autre : Haïti craindrait de heurter son voisin du Nord en se rapprochant de Pékin, Washington restant un allié historique de Taipei dans la région. Résultat, Haïti reste à l'écart d'un axe Chine-Sud global qui structure justement des groupements comme les BRICS, pendant que Saint-Domingue avance sur les deux tableaux à la fois. Ce choix diplomatique n'est sans doute pas étranger au silence de la presse haïtienne sur un sommet où la Chine, précisément, tenait le haut de l'affiche aux côtés de la Russie et de l'Inde.
Deux voisins, deux mondes
Ce contraste de couverture n'est pas qu'une curiosité journalistique. Il dit quelque chose de plus large sur la place que chaque moitié de l'île occupe — ou choisit d'occuper — dans le monde qui se recompose sous nos yeux. Pendant que Saint-Domingue regarde vers New Delhi, Port-au-Prince reste tournée vers elle-même, prisonnière de ses urgences. La question n'est pas de savoir si Haïti a raison ou tort de s'en désintéresser. C'est de savoir combien de temps encore le pays pourra se permettre de tourner le dos aux recompositions du pouvoir mondial, sans que cela ait un prix.

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