L'effondrement monétaire haïtien, 2001-2026
Gregory Remarais · Juillet 2026
Résumé
Cet article retrace l'évolution du taux de change moyen entre le dollar américain (USD) et la gourde haïtienne (HTG) sur vingt-cinq exercices fiscaux, d'octobre 2000 à juin 2026, et met cette trajectoire en correspondance avec les successions présidentielles qui ont marqué la période. L'analyse identifie deux paliers d'accélération distincts de la dépréciation — 2014-2016 et 2018-2019 — et propose une lecture historique de leurs déterminants politiques et institutionnels.
1. Introduction
Le taux de change USD/HTG constitue un indicateur synthétique de la santé macroéconomique et institutionnelle d'Haïti. Contrairement à des indicateurs plus techniques (réserves de change, masse monétaire, inflation sous-jacente), il est directement lisible par la population et fonctionne comme un baromètre de confiance dans la gouvernance. Cet article se propose de documenter, exercice fiscal par exercice fiscal (octobre à septembre), la trajectoire de ce taux depuis 2000, et de la situer par rapport aux présidences successives, en identifiant le moment précis où la dépréciation a cessé d'être graduelle pour devenir structurelle — ce que nous désignons ici, en langage courant, comme le « dérapage ».
2. Sources et méthodologie
Les données proviennent d'un tableau compilé à partir des données recueillies sur le site internet de la Banque de la République d'Haïti (BRH), couvrant les taux de change moyens (achat/vente) au début et à la fin de chaque exercice fiscal haïtien (octobre à septembre). Chaque exercice a été associé au(x) président(s) ou à l'autorité exécutive en exercice durant la période, en tenant compte des transitions survenues en cours d'exercice.
3. Chronologie politique et données de change
Le tableau ci-dessous présente, pour chaque exercice fiscal, le taux moyen en début et fin de période, la variation annuelle, ainsi que le ou les responsables de l'exécutif en exercice.
| Exercice fiscal | Taux moyen début | Taux moyen fin | Variation | Président(s) en exercice |
|---|---|---|---|---|
| 2000-2001 | 23,32 G | 25,00 G | — | R. Préval (jusqu'au 7 fév. 2001) → J.B. Aristide |
| 2001-2002 | 25,70 G | 29,06 G | 13,1 % | J.B. Aristide |
| 2002-2003 | 31,08 G | 41,60 G | 33,8 % | J.B. Aristide |
| 2003-2004 | 41,86 G | 36,61 G | -12,5 % | J.B. Aristide (jusqu'au 29 fév. 2004) → Gouv. de transition (B. Alexandre, dès mars 2004) |
| 2004-2005 | 36,78 G | 42,39 G | 15,3 % | B. Alexandre (transition) |
| 2005-2006 | 42,99 G | 39,08 G | -9,1 % | B. Alexandre (jusqu'au 14 mai 2006) → R. Préval |
| 2006-2007 | 39,10 G | 36,09 G | -7,7 % | R. Préval |
| 2007-2008 | 36,22 G | 40,01 G | 10,5 % | R. Préval |
| 2008-2009 | 39,82 G | 41,56 G | 4,4 % | R. Préval |
| 2009-2010 | 41,88 G | 39,90 G | -4,7 % | R. Préval |
| 2010-2011 | 39,97 G | 40,75 G | 2,0 % | R. Préval (jusqu'au 14 mai 2011) → M. Martelly |
| 2011-2012 | 40,90 G | 42,26 G | 3,3 % | M. Martelly |
| 2012-2013 | 42,36 G | 43,76 G | 3,3 % | M. Martelly |
| 2013-2014 | 43,77 G | 45,49 G | 3,9 % | M. Martelly |
| 2014-2015 | 45,68 G | 51,81 G | 13,4 % | M. Martelly |
| 2015-2016 | 52,85 G | 65,20 G | 23,4 % | M. Martelly (jusqu'au 7 fév. 2016) → J. Privert (intérim) |
| 2016-2017 | 65,90 G | 62,76 G | -4,8 % | J. Privert (jusqu'au 7 fév. 2017) → J. Moïse |
| 2017-2018 | 62,85 G | 69,51 G | 10,6 % | J. Moïse |
| 2018-2019 | 71,06 G | 93,35 G | 31,4 % | J. Moïse |
| 2019-2020 | 92,09 G | 86,80 G | -5,8 % | J. Moïse |
| 2020-2021 | 63,98 G | 97,40 G | 12,2 % | J. Moïse (assassiné le 7 juil. 2021) → A. Henry (de facto) |
| 2021-2022 | 99,77 G | 116,48 G | 19,6 % | A. Henry |
| 2022-2023 | 122,11 G | 134,73 G | 15,7 % | A. Henry |
| 2023-2024 | 133,63 G | 131,59 G | -2,3 % | A. Henry (jusqu'au 11 mars 2024) → Conseil Présidentiel de Transition |
| 2024-2025 | 131,25 G | 130,64 G | -0,7 % | Conseil Présidentiel de Transition |
| 2025-2026 (à juin) | 130,68 G | 130,51 G | -0,1 % | Conseil Présidentiel de Transition |
4. Résultats
4.1 Une longue phase de relative stabilité (2003-2014)
Entre l'exercice 2002-2003 et l'exercice 2013-2014, le taux moyen fluctue dans une fourchette relativement contenue, oscillant entre 36 et 45 gourdes pour un dollar, avec des phases d'appréciation (2003-2004, 2006-2007) qui viennent contrebalancer les phases de dépréciation. Cette période couvre la fin du second mandat de Jean-Bertrand Aristide, le gouvernement de transition de Boniface Alexandre, le second mandat de René Préval et le début du mandat de Michel Martelly. Le séisme du 12 janvier 2010, survenu sous la présidence Préval, n'a pas provoqué de choc de change immédiat et durable comparable à ceux observés ultérieurement — l'afflux d'aide internationale et de transferts de la diaspora ayant vraisemblablement soutenu la gourde à court terme.
4.2 Premier palier d'accélération : 2014-2016 (fin du mandat Martelly)
Le premier signal net de rupture structurelle apparaît à partir de l'exercice 2014-2015, sous la présidence de Michel Martelly. Le taux moyen passe de 45,5 gourdes (clôture 2013-2014) à 51,8 gourdes (clôture 2014-2015), puis à 65,2 gourdes (clôture 2015-2016) — soit une hausse cumulée d'environ 43 % en deux exercices, contre une progression moyenne inférieure à 5 % par an durant la décennie précédente. Cette période correspond à l'aggravation de l'instabilité politique liée au report répété des élections et à la fin controversée du mandat de Martelly, qui s'achève le 7 février 2016 sans successeur élu, ouvrant la voie à l'intérim de Jocelerme Privert.
4.3 Second choc, le plus brutal : 2018-2019 (présidence Moïse)
Le choc le plus violent de toute la série intervient durant l'exercice 2018-2019, sous la présidence de Jovenel Moïse (en fonction depuis le 7 février 2017) : le taux moyen bondit de 69,5 à 93,3 gourdes, soit une hausse de 34 % en un seul exercice. Cette période coïncide avec le scandale de détournement des fonds PetroCaribe, révélé par les rapports de la Cour supérieure des comptes, et avec les mobilisations populaires de 2018-2019 (« peyi lock »), qui paralysent l'activité économique et fragilisent davantage la confiance dans les institutions monétaires.
4.4 Poursuite de la dépréciation sous Ariel Henry (2021-2024)
Après l'assassinat de Jovenel Moïse le 7 juillet 2021, Ariel Henry prend la direction du gouvernement en tant que Premier ministre de facto. La dépréciation se poursuit alors de façon quasi continue : le taux moyen passe de 97,4 gourdes (clôture 2020-2021) à 134,7 gourdes (clôture 2022-2023), soit une hausse cumulée d'environ 38 % en deux exercices, dans un contexte d'expansion territoriale des gangs armés et d'affaiblissement continu de l'appareil d'État.
4.5 Stabilisation apparente depuis 2023-2024
À partir de l'exercice 2023-2024, sous Ariel Henry puis sous le Conseil Présidentiel de Transition installé le 11 mars 2024, le taux moyen se stabilise autour de 130-135 gourdes, avec même une légère appréciation. Cette stabilisation ne doit pas être interprétée sans prudence : elle peut refléter des interventions de la Banque de la République d'Haïti sur le marché des changes, un plafond de fait lié à la contraction de l'activité économique formelle, ou une combinaison des deux, plutôt qu'un redressement structurel de la confiance macroéconomique.
5. Le moment du dérapage : discussion
Contrairement à une lecture qui chercherait un point de bascule unique, les données font apparaître deux paliers distincts. Le premier, en 2014-2016, marque la fin d'une décennie de relative stabilité et coïncide avec la dégradation politique de fin de mandat sous Michel Martelly. Le second, en 2018-2019, constitue le choc le plus violent en termes de vitesse de dépréciation et se produit sous la présidence de Jovenel Moïse, dans le contexte du scandale PetroCaribe et des crises sociales qui l'ont accompagné.
Si l'on devait retenir une seule année comme point de départ du dérapage structurel, l'exercice 2014-2015 constitue le candidat le plus défendable : c'est à ce moment que le taux quitte durablement la fourchette dans laquelle il évoluait depuis plus de dix ans, sans jamais y revenir par la suite.
6. Limites de l'analyse
Cette analyse repose sur des taux moyens agrégés par exercice fiscal et ne permet pas d'isoler l'effet spécifique de chaque décision de politique monétaire (interventions de la BRH, variations de taux directeur, contrôle des changes). Elle n'intègre pas non plus directement les données d'inflation, de réserves internationales ou de transferts de la diaspora, qui constituent des déterminants proximaux importants de la valeur de la gourde et mériteraient un traitement économétrique séparé.
7. Conclusion
L'évolution du taux de change USD/HTG entre 2001 et 2026 dessine une trajectoire en deux temps : une phase de relative stabilité jusqu'en 2014, suivie d'une dépréciation structurelle marquée par deux paliers d'accélération, en 2014-2016 et 2018-2019, avant une stabilisation récente dont la pérennité reste incertaine. Cette trajectoire épouse fidèlement les grandes ruptures politiques de la période : fin de mandat contestée de Michel Martelly, scandale PetroCaribe et crise sociale sous Jovenel Moïse, assassinat présidentiel et expansion des gangs sous Ariel Henry. Le taux de change apparaît ainsi, sur le temps long, comme un marqueur fidèle de la trajectoire institutionnelle du pays.

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