Jésus et Machiavel face au danger des mercenaires
Jésus et Machiavel face au danger des mercenaires
À première vue, tout semble opposer Jésus-Christ et Nicolas Machiavel. Le premier incarne la spiritualité, l’amour et le salut, tandis que le second est généralement considéré comme le théoricien du réalisme politique, voire du cynisme. Au-delà du fait que leurs noms ont donné naissance à des qualificatifs — « chrétien » pour Jésus le Christ et « machiavélique » pour Niccolò Machiavelli — une autre convergence mérite d’être soulignée. En effet, à travers leurs enseignements respectifs, se dessine un point commun inattendu : tous deux mettent en garde contre une même figure problématique, celle du mercenaire.
Dans l’Évangile de Jean au chapitre 10, Jésus utilise l’image du mercenaire pour dénoncer une attitude profondément problématique. Le mercenaire, explique-t-il, n’est pas le véritable berger. Il ne possède pas les brebis, ne leur est pas attaché, et lorsque survient le danger, il les abandonne. Cette métaphore dépasse largement le cadre pastoral. Elle vise tous ceux qui exercent une responsabilité sans engagement réel, sans fidélité à leur mission. Le mercenaire agit par intérêt, non par conviction. Il est présent tant que tout va bien, mais disparaît dès que les risques apparaissent.
Jean 10:11 Je suis le bon berger. Le bon berger donne sa vie pour ses brebis. 12 Mais le mercenaire, qui n'est pas le berger, et à qui n'appartiennent pas les brebis, voit venir le loup, abandonne les brebis, et prend la fuite; et le loup les ravit et les disperse. 13 Le mercenaire s'enfuit, parce qu'il est mercenaire, et qu'il ne se met point en peine des brebis.
Plus de quinze siècles plus tard, Machiavel, dans son œuvre Le Prince, formule une critique similaire dans un tout autre contexte. Pour lui, les mercenaires constituent une menace majeure pour la stabilité des États. Dépourvus de loyauté, motivés uniquement par le gain, ils sont incapables de garantir la sécurité d’un pouvoir politique. Pire encore, ils peuvent se retourner contre celui qui les emploie ou fuir au moment décisif. Machiavel ne condamne pas ici une faute morale, mais une erreur stratégique : un État qui s’appuie sur des mercenaires construit sa sécurité sur une base fragile et instable.
Au chapitre XII de Le Prince, Nicolas Machiavel consacre une analyse approfondie à la nature des forces armées, en distinguant les troupes propres, mercenaires, auxiliaires et mixtes. S’agissant des mercenaires, il observe que « les armes qu’un prince peut employer pour la défense de son État lui sont propres, ou sont mercenaires, auxiliaires ou mixtes », avant de souligner que « les troupes mercenaires et auxiliaires sont non-seulement inutiles, mais même dangereuses ».
Il précise en effet qu’un prince qui fonde son pouvoir exclusivement sur des troupes mercenaires ne saurait être ni assuré ni durablement en sécurité. De telles forces se caractérisent, selon lui, par leur désunion, leur ambition, leur indiscipline et leur infidélité ; elles se montrent audacieuses à l’égard des alliés, mais lâches face à l’ennemi, et se distinguent par l’absence de toute crainte de Dieu comme de toute probité envers les hommes. Dans ces conditions, la ruine du prince n’est que différée, dépendant moins de sa solidité que du moment où surviendra l’attaque.
Machiavel explique cette fragilité structurelle par la nature même de l’engagement mercenaire : ces soldats servent sans attachement véritable, uniquement motivés par une rémunération insuffisante pour susciter un quelconque esprit de sacrifice. Disposés à porter les armes en temps de paix, ils se révèlent incapables de faire face à l’épreuve de la guerre, préférant fuir ou déserter dès que le danger se concrétise.
Ce parallèle entre Jésus et Machiavel révèle une vérité intemporelle : qu’il s’agisse de gouverner des âmes ou de diriger un État, la réussite durable repose sur l’engagement authentique, et non sur l’opportunisme. Le mercenaire incarne l’absence de loyauté, la fragilité des alliances fondées sur l’intérêt, et le danger des responsabilités assumées sans conviction.
Aujourd’hui encore, cette double mise en garde résonne avec force. Dans les sphères politiques, économiques ou sociales, le recours à des “mercenaires” — qu’ils soient conseillers opportunistes, alliés de circonstance ou acteurs sans engagement durable — demeure une tentation constante. Pourtant, l’histoire comme la pensée nous rappellent que rien de solide ne peut être bâti sur l’absence de loyauté.
Ainsi, de l’enseignement spirituel de Jésus à l’analyse politique de Machiavel, une même leçon traverse les siècles : toute œuvre qui prétend durer doit s’appuyer sur des hommes engagés, fidèles à leur mission, et non sur des mercenaires guidés par le seul intérêt.
Gregory "Gregg Le Jérémien" Remarais

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